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M. Barnier répond en Lettonie sur la question russo-lettone

Riga, 14 février 2005

La Présidente lettone a essayé de faire comprendre, dans l’espace européen, notre position particulière s’agissant de l’Allemagne nazie et de l’URSS soviétique qui porteraient une responsabilité comparable des tragédies du 20ème siècle.

ENTRETIEN DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES,
M. MICHEL BARNIER, AVEC LA TELEVISION LETTONE ’LTV 1’

Q - Commençons par une question sur l’histoire, qui est d’actualité dans cette partie de l’Europe. La Présidente lettone a essayé de faire comprendre, dans l’espace européen, notre position particulière s’agissant de l’Allemagne nazie et de l’URSS soviétique qui porteraient une responsabilité comparable des tragédies du 20ème siècle. Ce point de vue peut-il être activement soutenu par la France ou par l’opinion française ?

R - Si vous parlez de l’invitation qui a été faite par la Russie à commémorer ensemble la fin de la barbarie nazie le 9 mai prochain, je veux dire que la décision que la présidente de la Lettonie, Mme Vike-Freiberga, a prise, en décidant de s’y rendre, est une décision grave, forte et que, naturellement, nous respectons cette décision qu’elle a prise comme chef d’Etat d’un pays souverain. Ce jour-là, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de se souvenir de la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale, de se souvenir que la Russie, les Russes ont pris une part considérable, essentielle, à la fin de la barbarie nazie, de s’en souvenir ensemble. Et c’est la raison pour laquelle le président de la République française, Jacques Chirac, le chancelier allemand, d’autres chefs d’Etat du monde entier viendront à Moscou. Pour autant et par ailleurs, personne ne peut ni ne doit oublier l’histoire tragique, dramatique, douloureuse entre l’Union soviétique et les peuples baltes, personne ne peut oublier cela. Et je pense, pour répondre à votre question, que partout et pour tous, en Europe, chaque pays doit faire un travail de mémoire sur sa propre histoire, se réconcilier avec les autres et sa propre histoire. Je vous rappelle par ailleurs que l’idée de la réconciliation est à l’origine même du projet européen. Voilà ce que je peux dire sur cet aspect historique en souhaitant, naturellement que nous fassions tous ce travail de mémoire et de vigilance, et en même temps, que l’on regarde aussi devant nous.

Q - Pensez-vous que la Russie est devenue plus ou moins démocratique ces dernières années ?

R - Mon sentiment c’est que, en revenant de très loin, d’un vrai totalitarisme, notamment stalinien, la Russie évolue. Et sous l’impulsion du président Poutine, avec beaucoup de détermination et d’ouverture, a lieu une évolution sur le plan de l’économie et de la politique. Et naturellement, nous devons encourager ces réformes, cette évolution vers davantage de démocratie et d’ouverture économique.

Q - Un ancien ministre des Affaires étrangères, M. Ilves, disait : "Le vrai problème divisant la vieille et la jeune Europe, c’est l’attitude dangereuse, naïve, de l’Europe occidentale qui recherche l’apaisement avec la Russie". Pensez-vous que cet argument soit au moins partiellement juste ?

R - J’ai beaucoup de respect pour l’ancien ministre des Affaires étrangères, mais je trouve que cette manière de parler d’une veille Europe n’est plus d’actualité. C’est une manière décalée, cela n’a plus de réalité. Nous sommes tous dans la même Union européenne, anciens et nouveaux membres, grands et moins grands pays, dans la même équipe, et nous avons à affronter les problèmes de notre voisinage et les problèmes du monde entier, la lutte contre le terrorisme, les défis écologiques, la faim et le sous-développement en Afrique et dans d’autres régions du monde. Nous avons aussi le défi de la croissance. Nous avons à affronter ces défis tous ensemble sans se diviser en une vieille ou en une nouvelle Europe. Puisque je parle des défis et des problèmes que nous avons à affronter ensemble, il y a naturellement ce défi positif d’avoir une relation stable, un partenariat avec ce grand pays, ce grand peuple qu’est la Russie. La Russie est un très grand pays. Encore une fois, il ne s’agit pas d’oublier l’histoire, mais c’est un grand pays et c’est un grand peuple, c’est une grande puissance mondiale. Donc, dans notre intérêt et le sien, pour la stabilité du continent européen, nous devons avoir, nous, Européens, avec la Russie, une relation de partenaires stable et plus sereine.

Q - Est-ce que le scepticisme balte et celui de l’Europe centrale envers Moscou, et leur inébranlable loyauté envers les Etats-Unis, irritent encore à Paris ?

R - Mais non, il n’y pas d’irritation. De notre point de vue, il y a, encore une fois, l’histoire : chacun entre dans l’Union avec sa propre histoire, avec ses propres amitiés et ses relations, et personne n’a de relations exclusives avec la Russie, avec les Etats-Unis. Simplement, ce qui est nouveau, c’est que vous êtes entrés dans l’Union européenne, et donc votre premier réflexe doit être un réflexe européen. Moi, je suis passionnément patriote et Français, et fier d’être Français, mais je suis Européen, en plus, et c’est ce qui est maintenant le cas pour la Lettonie. Donc, votre premier réflexe doit être un réflexe européen, de solidarité, d’action en commun. Une solidarité d’ailleurs qui joue dans les deux sens : je rappelle que la Lettonie va recevoir un appui de l’Union européenne, des autres pays, pour son propre développement économique, social, pour construire des routes, des voies ferrées. Donc, cette solidarité joue dans les deux sens et notre premier réflexe à nous Français, comme à vous, doit être un réflexe européen.

Q - A la veille de la guerre en Irak, il y a deux ans, le président Chirac a prononcé cette phrase tristement célèbre en évoquant les pays candidats : "Ils ont manqué une bonne occasion de se taire". Diriez-vous que cette période a été celle où nos relations ont été au plus bas ?

R - Il y a eu cette guerre en Irak que nous n’avons pas approuvée et à laquelle nous n’avons pas voulu participer. Il y a eu des désaccords qui ont été exprimés à cette époque. Nous sommes dans une nouvelle époque et j’ai dit, mardi soir, en recevant à Paris Condoleezza Rice, qui est ma collègue, la ministre des Affaires étrangères des Etats-Unis, que notre souci était maintenant, ensemble, de regarder devant nous et non pas derrière. Donc, nous regardons devant nous, nous voulons aider à la reconstruction politique et économique de l’Irak, puisque nous sommes revenus dans le cadre des Nations unies avec un processus politique. On ne sortira pas de cette tragédie de l’Irak par des soldats supplémentaires ni par des opérations militaires, on en sortira par la démocratie, par des élections, par un processus politique. C’est ce qui se passe actuellement, et voilà pourquoi nous accompagnons, nous Européens, nous Français, ce processus politique.

Q - Certains pensent que les relations entre Européens et Américains ne peuvent pas être vraiment améliorées parce que les différences sont dues aux systèmes et ne dépendent pas des personnalités, parce que c’est ce que ferait tout pays qui serait dans la position d’une superpuissance et que le reste devrait être d’accord ou le tolérer. Comment commenteriez-vous ceci ?

R - Je pense d’abord que les relations entre les Etats-Unis et l’Europe peuvent être améliorées et j’ai même invité chacun à un "fresh start", un nouveau départ dans ces relations, sans oublier d’ailleurs que, sur beaucoup de sujets, nous Européens et Américains ou Français et Américains, nous sommes ensemble, par exemple en Afghanistan. Nous sommes ensemble au Kosovo, nous sommes ensemble dans la lutte contre le terrorisme, nous sommes ensemble dans beaucoup de crises africaines et à Haïti. Mais nous avons effectivement des désaccords ou une analyse différente de l’organisation du monde. Moi, je n’imagine pas le monde de demain avec une seule superpuissance et le désordre tout autour, je l’imagine entre plusieurs puissances : la Russie est une puissance, les Etats-Unis sont une superpuissance, la Chine sera bientôt une superpuissance dans le monde et l’Europe unie, puisque aucun pays européen n’est capable de l’être à lui seul, est une puissance mondiale. Ou bien nous renonçons à jouer notre rôle, ou bien nous renonçons à agir dans le monde et nous restons simplement un ensemble régional, ce qui est déjà bien, ou bien nous voulons jouer un rôle dans le monde. Et je pense que les Etats-Unis ont besoin d’une Europe forte, les Européens ont aussi besoin d’une Europe forte parce qu’on ne peut pas affronter les grands défis du monde que je vous ai cités, - le terrorisme, le développement, la sécurité écologique, le réchauffement climatique -, seul, chacun chez soi ou chacun pour soi. Nous avons intérêt à être ensemble et, pour cela, les Européens, s’ils veulent être respectés, s’ils veulent être entendus, s’ils veulent se défendre, défendre notre modèle économique et social, notre point de vue, est que les Européens doivent être ensemble et agir et parler d’une seule voix.

Q - Dernière question : quel serait, selon vous, l’ultime stade de l’intégration européenne ?

R - Je n’ai jamais vu l’Europe comme un super Etat, ni comme une seule nation. Nous ne sommes pas en train de construire une seule nation européenne. Ceci d’ailleurs rend le projet à la fois parfois difficile à expliquer à ceux qui nous écoutent et en même temps formidable, parce qu’il est unique. Jamais dans l’histoire, jamais ailleurs dans le monde vous n’avez vu vingt-cinq nations, qui restent des nations, - la Lettonie reste la Lettonie avec sa langue, sa diversité culturelle, comme nous-mêmes nous restons Français -, mais qui sont ensemble pour être plus fortes, pour mieux se protéger. Donc, nous ne faisons pas une nation européenne, nous faisons une communauté, une fédération d’Etats - nations qui partagent, qui mettent en commun quelquefois, - par exemple, la monnaie unique, pour être plus forts, pour être respectés avec leur monnaie -, qui ont une politique commerciale, des politiques communes. Donc, nous faisons quelque chose de très original. C’est pour cela qu’il faut qu’on se parle, qu’on se rencontre et c’est pourquoi j’ai été très heureux de passer cette journée de visite et de contacts en Lettonie aujourd’hui.

© jeudi 17 février 2005
par Pays-baltes.com

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